Comment retarder le progrès scientifique?

Extrait d’un texte de Léo Szilard de 1962. Singulièrement visionnaire vis-à-vis de l’évolution actuelle de la recherche.

– Je partage votre point de vue», dis-je avec une ferveur due à la conviction, « mais alors pourquoi ne pas faire quelque chose pour retarder le progrès scientifique?

– Cela me plairait beaucoup, dit Mark Gable, mais comment m’y prendre?

– Eh bien, dis-je, je crois que ce ne serait pas très difficile. Ce serait même très facile en fait. Vous pourriez créer une Fondation, dotée de 30 millions de dollars par an. Les chercheurs impécunieux pourraient demander une subvention, à condition que leurs arguments soient convaincants. Organisez dix comités, composés chacun de douze savants, et donnez-leur pour tâche de transmettre ces demandes. Enlevez à leurs laboratoires les savants les plus actifs et nommez-les membres de ces comités. Prenez les plus grands savants du moment et faites-en des présidents aux honoraires de 50 mille dollars par an. Fondez vingt prix de 100 mille dollars à attribuer aux meilleures publications scientifiques de l’année. C’est à peu près tout ce que vous aurez à faire. Vos avocats pourront facilement préparer une Charte de la fondation. Tous les projets de loi pour la Fondation Scientifique Nationale présentés au 79° et au 80° Congrès pourraient parfaitement servir de modèles.

– Il me semble que vous devriez expliquer à Mr. Gable comment cette fondation retarderait le progrès de la science », fit un jeune homme portant lunettes assis à l’autre bout de la table, et dont je n’avais pas saisi le nom quand on me l’avait présenté.

« Cela me paraît évident, dis-je. D’abord les meilleurs savants seraient enlevés à leurs laboratoires, et passeraient leur temps dans les comités à transmettre les demandes de subvention. Ensuite, les travailleurs scientifiques impécunieux s’appliqueraient à résoudre des problèmes fructueux qui leur permettraient presque certainement d’arriver à des résultats publiables. Il est possible que la production scientifique s’accroisse énormément pendant quelques années. Mais en ne recherchant que l’évident, la science serait bientôt tarie. Elle deviendrait quelque chose comme un jeu de société. Certains sujets seraient considérés comme intéressants, d’autres non. Il y aurait des modes. Ceux qui suivraient la mode recevraient des subventions, les autres, non. Et ils apprendraient tous bien vite à suivre la mode.

Léo Szilard (1962). La fondation Mark Gable. In La voix des dauphins. Paris : Edition Denoël.

Publicités
Cet article a été publié dans Epistémologie, Recherche. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s