Des normaliens pour quoi faire?

Mon éditorial du n°77 de Movement & Sport Sciences/Science & Motricité.

Le Département Sciences du Sport et de l’Education Physique de l’Ecole Normale Supérieure de Ker-Lann fête ses dix ans. A l’occasion de cet anniversaire, j’ai eu l’honneur de participer dans les locaux de l’Ecole à une table ronde consacrée à la place de l’ENS dans le monde des STAPS et de l’EPS. J’y ai tenu des propos que certains ont pu trouver provocateurs. Je voudrais ici rapporter cet argumentaire, en développant certains aspects particulièrement problématiques.

Il faut avouer qu’à la naissance du bébé, l’eau du bain était sacrément polluée. L’ENS avait été créée sur un campus isolé de Bretagne, au grand dam d’universités telles que Lyon ou Montpellier, qui auraient volontiers accueilli la prestigieuse institution et qui possédaient sans doute une culture de l’EPS plus ancrée. Le nouveau Département avait certes des moyens logistiques et financiers conséquents, mais ses ressources humaines étaient bien limitées. On avait mis en outre à sa tête un directeur qui n’avait jamais lui même été enseignant d’EPS, ce qui n’avait pas manqué de surprendre, voire de susciter quelques jalousies.

C’est dire que cette nouvelle ENS était attendue au tournant, et que beaucoup se seraient délectés d’un échec, fût-il relatif. Force est de constater que c’est la réussite qui a été au rendez-vous. Depuis dix ans les normaliens affichent un réussite insolente à l’agrégation externe, et l’on s’étonne plutôt lorsque l’un d’entre deux vient à échouer. Il faut ici féliciter chaleureusement Jacques Prioux, directeur du Département, et Olivier Kirzin, responsable de la préparation à l’agrégation, sans oublier quelques collaborateurs fidèles, dont Jérôme Visioli, qui ont su mettre en place un système de formation d’une grande efficacité. Je tiens aussi à féliciter les normaliens eux-mêmes, principaux acteurs de cette réussite. Pour être intervenu plusieurs fois auprès des promotions successives, je dois dire que j’ai au plus haut point apprécié nos échanges, vifs et éclairés. J’ai conservé avec certains d’entre eux des amitiés sincères et des collaborations fructueuses.

Doit-on pour autant s’esbaudir de leur réussite massive au concours ? Avec des élèves triés sur le volet parmi les meilleurs étudiants de Licence STAPS, rétribués durant leur scolarité, bénéficiant de moyens sans commune mesure avec leurs homologues dans les universités, bénéficiant régulièrement de la visite des enseignants-chercheurs les plus actifs du domaine, ce résultat apparaît, aux dires même de Jacques Prioux, absolument normal. Je ne pense pas que ce soit faire injure aux normaliens que de faire ce constat.

Les élèves de l’ENS sont des experts de la préparation aux concours. Personne ne le conteste. Le problème est que l’acquisition de cette expertise leur prend tellement de temps qu’elle s’opère de leur propre aveu au détriment de leur formation professionnelle. En d’autres termes au lieu de former des enseignants d’élite l’ENS forme des candidats d’exception. Si bien que, toujours de l’aveu même des normaliens, leur compétence la plus recherchée, lorsqu’ils envisagent leur insertion professionnelle, est justement cette expertise dans la préparation aux concours. Situation ubuesque, on en conviendra, qu’une ENS obnubilée par la préparation aux concours, qui ne fait que former des prosélytes de cette obnubilation.

Un pourcentage important de normaliens, après avoir réussi au concours, devient « simplement » enseignant d’EPS dans les établissements scolaires. Je ne veux certes pas ici dénigrer un métier qui a été mon projet de jeunesse et auquel j’ai consacré une grande partie de ma vie. Mais si l’Etat investit des moyens si conséquents pour donner une formation d’excellence à des étudiants qui en définitive font le même métier que la masse des lauréats du CAPEPS, c’est me semble-t-il gâcher à la fois de la matière grise et des deniers publics. La question qui se pose est la suivante : à quoi peut servir un normalien ? Quelles missions d’intérêt supérieur peut légitimer l’excellence de leur formation et les moyens qui lui sont attribués ?

Je ne sais pas ce que sera l’EPS de demain. J’ai quelques idées sur ce qu’elle devrait être, et je me suis largement exprimé sur ce sujet. Mais il s’agit d’un chantier toujours recommencé, auquel doivent contribuer toutes les forces vives de la profession : l’inspection générale, les associations professionnelles, les syndicats d’enseignants, les formateurs universitaires. Il s’agit d’un débat essentiel, qui doit dessiner les contours futurs de la discipline, en prenant en compte la complexité de l’évolution sociétale. Et je pense que les normaliens se doivent d’être présents dans ce débat. L’institution a investi sur leur formation, ils doivent en retour investir leurs capacités d’analyse pour faire avancer leur discipline.

Il faut dire que le débat théorique en EPS a atteint ces derniers temps son niveau d’étiage. La réflexion est le plus souvent réduite à l’exégèse laborieuse de textes officiels particulièrement abscons, et je reste souvent effaré de voir comment telle ou telle idée superficielle jetée à la va-vite peut devenir sans critique une préoccupation majeure de la profession, occultant les véritables enjeux de la discipline. Il est essentiel de remettre en place les conditions d’un véritable débat sur le positionnement de l’EPS dans l’Ecole, ses objectifs, ses méthodes. Et il me semble que l’ENS et ses élèves ont vocation à être des acteurs essentiels de ce débat.

Reste à savoir si les normaliens sont réellement capables de relever ce défi et d’en être à la hauteur. Une formation polluée par la pression du concours peut-elle vraiment former les acteurs d’un débat critique ? N’y apprend-on pas plutôt la sujétion à un ordre établi ? Les élèves de l’ENS sont experts dans l’art de combiner les savoirs, mais sont-ils capables de créer des savoirs nouveaux ?

J’arrive ici au point le plus important de cet argumentaire. Si l’université a pour mission de transmettre le savoir constitué, elle a aussi celle de créer des connaissances nouvelles. C’est pourquoi nos Facultés sont des Unités de Formation et de Recherche. Il n’y a pas d’université sans Recherche. Et la Recherche à l’université (je ne parle pas ici de l’initiation à la Recherche, présente dans tout master digne de ce nom) ne se réalise que dans le cadre des études doctorales. Il est à ce niveau surprenant de constater que seuls 30% des normaliens EPS des dix premières années ont complété leur cursus par un doctorat, alors même qu’ils bénéficient de facilités pour obtenir des allocations de recherche. Il faut savoir que dans l’ensemble des ENS, c’est 70% des élèves qui poursuivent en thèse. Ce déficit est problématique.

Il me semble que cette réticence des élèves de l’ENS à engager des études doctorales renvoie à plusieurs préoccupations. Certains restent dans l’idée que leur vocation est d’enseigner l’EPS sur le terrain, dans les établissements scolaires. Je ne peux que les féliciter pour cette conviction, mais j’ai précédemment développé l’idée qu’ils avaient peut être mieux à faire. D’autres, tentés par l’aventure de la thèse, vivraient comme une sorte de trahison le fait d’engager un travail de recherche qui ne serait pas en prise directe avec l’enseignement de l’EPS.

Soyons clair : je n’incite pas les normaliens à passer des thèses pour fonder une approche scientifique en EPS. Je pense toujours que l’enseignement est avant tout une pratique, et je doute que l’on puisse la circonscrire dans une recherche scientifique, quelle qu’elle soit. Mais d’un autre côté, je suis persuadé que l’innovation pédagogique naît difficilement de l’urgence du quotidien. Face à une situation complexe, innover demande la capacité à penser autrement, de manière à dépasser l’évidence des recettes ou des solutions trop évidentes. Ce recul, nécessairement théorique, peut être alimenté par la formation scientifique et épistémologique d’un parcours de doctorat. L’idée n’est pas nécessairement de faire une thèse sur l’EPS ou son enseignement, mais de se donner au travers d’un doctorat de nouveaux outils de pensée qui permettront de dépasser ses modes de réflexion habituels.

Lorsque l’on fait une thèse, on participe bien sûr à une avancée scientifique disciplinaire, dans le cadre de son laboratoire d’accueil. Certains continueront à creuser ce sillon tout au long de leur carrière. Mais la plupart des thésards, lorsqu’ils ont décroché un emploi soit dans le cadre universitaire, soit dans le cadre industriel, exploitent leurs compétences de chercheurs dans de tous autres domaines. La thèse apprend à réfléchir, à faire des hypothèses, à recueillir des données et à administrer des preuves de manière rigoureuse. Le contenu de la thèse importe moins que la formation de l’esprit scientifique du chercheur. J’ai personnellement fait une thèse de psychophysique. Cela ne m’a pas empêché par la suite de mener des travaux sur d’autres sujets, et de continuer à réfléchir et à produire sur l’enseignement. Mais surtout cette thèse m’a donné des cadres de pensée, une manière de poser les problèmes, de dépasser les évidences.

Enfin le sujet de la thèse importe moins que sa qualité. Mieux vaut s’attaquer à un problème ardu, qui amènera à côtoyer les meilleurs chercheurs internationaux, à publier à haut niveau, que d’enfoncer la première porte ouverte pour une thèse qui ne dépassera pas le cercle restreint de quelques initiés complaisants. Evidemment, mieux vaut opter pour un sujet qui vous passionne, et une méthode qui vous correspond. Pour ne pas perdre de vue l’EPS, mieux vaut peut-être éviter l’astrophysique. Quoique… Mais le champ des possibles est vaste : l’économie, le droit, l’épistémologie, l’histoire, la sociologie, la physiologie, les neurosciences, la psychologie, la biomécanique,… L’essentiel est peut-être d’éviter l’utilité immédiate, pour justement aller chercher du sens ailleurs, plus tard, là où l’on ne l’attendra pas.

Je ne dénigre pas ici l’idée de thèses portant sur l’intervention pédagogique. Ces travaux sont nécessaires, et l’on peut simplement regretter qu’ils n’atteignent encore que rarement la qualité des standards internationaux. Mais il ne viendrait je pense à l’idée d’aucune autre discipline scolaire que les thèses, dans son domaine, aient à se cantonner à ce type de problématique. Bien sûr, les autres disciplines reposent généralement sur l’existence d’un « savoir savant », objet de recherche en soi légitime. On sait que la délimitation de ce « savoir savant » est plus délicate en EPS, et se heurte à des argumentaires relevant davantage de l’idéologie que d’une démarche rationnelle.

Faire une thèse, c’est avant tout une formation personnelle. C’est élever son niveau d’exigence au plus haut degré que l’université peut demander. C’est aussi franchir le cap essentiel qui consiste à ne plus être utilisateur de savoir construits par d’autres, mais de devenir soi-même producteur de savoir. C’est surtout l’occasion d’acquérir une véritable formation scientifique, au-delà du vernis pluridisciplinaire des candidats à l’agrégation. Ici comme ailleurs, je pense qu’il vaut mieux approfondir la démarche jusqu’à construire une réelle compétence, plutôt que de se cantonner à un zapping superficiel. C’est aussi être en prise avec l’actualité de la recherche et de l’évolution des sciences. Il est frappant de constater que les textes qui régissent actuellement l’EPS sont sous-tendus par des références scientifiques qui datent au mieux des années 70. Depuis, la science a avancé à grands pas. Ce ne sont pas uniquement de nouvelles connaissances, ce sont aussi de nouveaux paradigmes, de nouvelles manières de penser. L’apparition des sciences du complexe, l’attention portée aux phénomènes non-linéaires, constituent par exemple des vagues de fond qui traversent toutes les disciplines scientifiques. L’EPS peut-elle ignorer leurs apports ?

Enfin si j’étais aujourd’hui normalien, je me demanderais si l’agrégation reste un challenge suffisant. Pour avoir personnellement sué sang et eau pour décrocher ce concours, je n’irai certes pas jusqu’à dire qu’il est devenu une « course facile pour dames », pour reprendre le mot de Mummery. Néanmoins à force d’avoir le sentiment d’être voué au succès, je pense que j’aurais envie d’aller voir au-delà de la ligne d’horizon. A vaincre sans péril…

Convaincre un jury d’agrégation, c’est somme toute chose accessible, pour peu que l’on possède les codes de cette épreuve initiatique. Les résultats des normaliens à l’agrégation montrent qu’ils les maîtrisent à merveille. Convaincre les experts anonymes d’une revue internationale, présenter une communication scientifique face à un parterre de chercheurs aguerris, c’est une autre paire de manche.

Enfin, pour peser réellement sur l’avenir de la discipline, les normaliens doivent accéder à des postes de responsabilité, soit dans les universités, soit dans les administrations. L’obtention d’un doctorat est un sésame qui leur ouvrira des portes pour lesquelles l’agrégation est insuffisante. Notamment nos UFR ont besoin d’universitaires compétents, au dossier scientifique irréprochable, spécialistes de l’EPS, impliqués dans sa défense et son développement, pour encadrer la formation des futurs enseignants notamment dans le cadre du processus de mastérisation. Nous avons actuellement les plus grandes difficultés à recruter des collègues présentant ce profil. Il serait urgent que les élèves de l’ENS comblent ce déficit.

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