Quand le sage montre la lune, le sot regarde le doigt

Notre collègue Mahmoud Miliani vient de publier un texte[1] dans lequel il égrène quelques rancœurs par rapport à certains articles que nous avons commis ces dernières années, notamment avec mes collègues Grégory Ninot et Marina Fortes.

M. Miliani se pose en épistémologue un peu méprisant, détenteur de la vérité ultime sur la science et ses méthodes. Je ne me pose pas moi-même en spécialiste de l’épistémologie, mais il me semble qu’un principe minimal de rigueur lorsque l’on s’essaie à cet exercice est d’éviter d’extraire les éléments de leur contexte et de travailler sur un corpus conséquent de documents. En fait les quelques articles sur lesquels Mahmoud Miliani base ses analyses partagent une caractéristique : ils sont tous écrits en français.

L’auteur évoque à un moment cette blague de l’ivrogne qui cherche ses clés au pied d’un réverbère, non parce qu’il les a perdues à cet endroit, mais parce que c’est le seul endroit où il y a de la lumière pour chercher. Il devrait avoir conscience a minima que lui-même a son propre réverbère, linguistique, qui l’amène à réduire ses investigations à ce qui est d’accès aisé, ou qui du moins ne demande pas trop d’effort. S’il envisage de faire un travail sérieux, je lui conseille la lecture de l’ensemble des travaux écrits à ce sujet, que nous avons fait l’effort de mettre en ligne[2].

Je sais que certains s’étonnent que nous ayons l’outrecuidance d’écrire quelques articles en anglais, cette langue que personne ne comprend. J’y vois surtout l’humilité de concevoir qu’il existe des intelligences scientifiques en dehors de la francophonie, qu’elles ne comprennent pas nécessairement les subtilités de la langue de Molière, et que l’on peut faire l’effort de s’adresser à eux dans un idiome somme toute plus universel que le nôtre.

Mahmoud Miliani s’attaque tout d’abord à un article publié en 2000, à propos de l’évaluation de l’estime de soi[3], en critiquant vertement une méthodologie à laquelle il ne comprend manifestement rien. N’en déplaise à notre collègue, les « laboratoires sérieux » utilisent toujours ce type de questionnaire. Quant à l’argument selon lequel les sujets répondraient n’importe quoi aux items qui les composent, notre collègue aurait pu noter que l’analyse factorielle démontre justement le contraire. Mais sait-il ce qu’est une analyse factorielle ?

La seconde cible est un article de mes collègues Gregory Ninot et Marina Fortes[4], dans lequel les auteurs présentent une approche originale d’étude de l’estime de soi, basée sur le recueil de séries temporelles (dans ce cas des mesures quotidiennes réalisées durant plus d’une année). Les auteurs réalisent en suite une séries d’analyses statistiques, destinées à modéliser et comprendre l’évolution de l’estime de soi au cours du temps. Tout ce que retient Mahmoud Miliani de cet article, c’est que les auteurs utilisent des mesures régulièrement espacées, faisant fi du concept de temporalité, définie comme un temps subjectif, de l’ordre du vécu. Mahmoud Miliani aurait dû noter que les auteurs travaillaient sur l’estime de soi, et pas sur le temps. C’est un peu comme si face à une exécution capitale on ne s’intéressait qu’à la meule qui a aiguisé le sabre…

Il est une autre maxime que l’on pourrait citer, issue de la sagesse confucéenne : Quand le sage montre la lune, le sot regarde le doigt. Mahmoud Miliani ne voit dans ces travaux que les équations et les modèles. Je peux comprendre que certains aient une aversion quasi maladive vis-à-vis de ces abstractions mathématiques. En effet les auteurs ont utilisé dans cet article des séries temporelles, c’est à dire des suites de mesures régulièrement espacées dans le temps. Cette régularité de la mesure ne vise qu’à rendre possible les traitements statistiques. Si Mahmoud Miliani avait fait l’effort d’aller au-delà de ses aversions, c’est-à-dire simplement s’il avait fait l’effort de lire ces articles, il aurait pu voir que ces analyses nous ont permis de rendre compte de la stabilité relative de l’estime de soi, sans avoir recours aux explications traditionnelles en termes de traits de personnalité, et dans un second temps de mettre en évidence les propriétés d’émergence de l’estime de soi. Mais quand le sage montre la dynamique non linéaire de l’estime de soi, le sot ne voit que l’écoulement régulier du temps…

Une seconde charge porte sur une illustration que nous avons réalisé du principe d’émergence, au travers du comportement collectif des colonies d’insectes sociaux[5]. Nous n’avons guère fait que reprendre dans ces articles une métaphore communément utilisée. Il ne s’agissait guère que de montrer qu’un comportement collectif pouvait apparaître dans un système complexe sans qu’il n’ait été prescrit par une intelligence extérieure. Mais Mahmoud Miliani détecte dans cette métaphore un évident complot vitaliste : « Le choix des insectes n’est pas anodin » (pp. 138-139). Je dois dire que je n’y avais pas pensé. Mais quand le sage montre les propriétés d’émergence, le sot ne voit que des termites…

Tout ceci ressemble à une sorte de totalitarisme scientifique, un refus de la diversité. Ce qualificatif me gêne, connaissant la trajectoire de Mahmoud Miliani. Il me semble que de mon côté je n’ai jamais eu de type d’attitude : je suis persuadé que la science doit être plurielle, et je pense avoir milité dans ce sens, notamment dans mes activités éditoriales. Que Mahmoud Miliani ait des comptes à régler avec les approches expérimentales et l’institution universitaire, cela ne fait guère de doute. Il pourrait le faire avec la rigueur nécessaire. Et puisqu’il cite volontiers la psychanalyse, il devrait s’attacher à résoudre ses propres blocages épistémologiques.

[1] Miliani, M. (2015). Qu’appellent-ils le soi ? Quel sport ? , 28/29, 125-144.
[2]https://didierdelignieresblog.wordpress.com/publications-scientifiques-2/publications-scientifiques/
[3] Ninot, G., Delignières, D. & Fortes, M. (2000). L’évaluation de l’estime de soi dans le domaine corporel. Revue S.T.A.P.S., 53, 35-48.
[4] Ninot, G. & Fortes, M. (2007). Étudier la dynamique de construits en psychologie sociale. Science & Motricité, 60, 11-42.
[5] Delignières, D. (1998). Apprentissage moteur: Quelques idées neuves. Revue E.P.S., 274, 61-66.
Delignières, D. (2004). L’approche dynamique du comportement moteur. In J. La Rue & H. Ripoll (Eds), Manuel de Psychologie du Sport, tome 1 (pp. 65-80). Paris: Editions Revue EPS.

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