Vers une classification hippocratique des activités sportives

L’art des classifications a toujours été considéré comme un préalable essentiel par les théoriciens de l’Education Physique. Ainsi pour Parlebas (1981), « une classification répond à un désir d’inventaire et d’organisation, à une recherche d’intelligibilité face à une collection d’objets ou de phénomènes. Toute discipline consacre ses premiers efforts à des recensements classificatoires ». On peut ainsi faire le long inventaire des nosographies qui ont émaillé l’histoire de l’Education Physique : la classification des exercices de la gymnastique suédoise, la classification des exercices naturels et utilitaires d’Hébert, la classification de Parlebas, les classifications culturalistes de Mérand ou d’Arnaud, les classifications officielles récentes portant au fil des textes sur les domaines d’action, les compétences propres, ou plus récemment les champs d’apprentissage.

Difficile pour les praticiens et surtout pour les candidats aux concours de recrutement de s’y retrouver dans cette jungle classificatrice. D’un autre côté, on sent bien que pour avoir sa place au Panthéon de l’Education Physique, il faut avoir produit sa classification, quitte à ajouter une couche à un paysage déjà bien encombré. Sauf à produire la classification, irréfutable, transcendantale, qui jettera aux poubelles de l’Histoire les brouillons précédents et s’imposera définitivement après deux siècles d’errements. C’est à cette tâche historique que je m’attaque ici.

La classification que je vais proposer dans ce texte repose sur des propositions que l’on attribue classiquement à Hippocrate (460-370 av. J.C.). Quitte à s’appuyer sur des références, autant les choisir connues, classiques et stabilisées. Hippocrate a fondé une doctrine qui a dominé la médecine durant deux millénaires. Selon la théorie hippocratique le corps est constitué de quatre humeurs cardinales : le sang, la phlegme, la bile et l’atrabile. Ces humeurs ne sont pas des visions de l’esprit, mais des fluides clairement identifiés. Le sang est produit par le foie, et brassé par le cœur, la phlegme par la glande pituitaire, située dans le cerveau, la bile par la vésicule biliaire située dans le foie, et l’atrabile par la rate. Ces humeurs par ailleurs renvoient aux quatre éléments, ce qui rassurera le lecteur féru d’ésotérisme : le sang correspond au feu, qui est chaud et sec, la phlegme à l’air, qui est chaud et humide, la bile à la terre, qui est froide et sèche, et l’atrabile à l’eau, qui est froide et humide.

La médecine hippocratique considère que la maladie renvoie à un déséquilibre entre ces quatre humeurs cardinales. Le traitement vise généralement à rétablir l’équilibre, par exemple en réduisant les humeurs en excès (diète, saignées, lavements, etc.). Chacun se souvient de l’utilisation que faisaient les médecins de Molière de ce type d’intervention.

La théorie des humeurs est également liée à une théorie des tempéraments. En fonction de l’humeur dominante, on distinguera ainsi les sanguins, caractérisés par la jovialité, les flegmatiques, calmes et imperturbables, les bilieux, enclins à la violence, et les atrabilaires, caractérisés par la mélancolie et l’anxiété. Ce modèle cardinal des tempéraments a inspiré de nombreux chercheurs modernes, notamment la caractérologie de Le Senne (1881-1954) ou la théorie de la personnalité d’Eysenck (1916-1997).

On admettra aisément qu’à ces tempéraments correspondent certaines catégories d’activités sportives, que l’on peut affirmer avoir été créés pour satisfaire les besoins de ces caractères cardinaux. Les sports collectifs sont adaptés aux tempéraments sanguins, notamment grâce à l’esprit de camaraderie et de convivialité qu’ils permettent de développer. Les sports de combat satisfont les bilieux, qui peuvent y exprimer leur colère et leur violence. Les activités visant la performance mesurée, comme l’athlétisme et la natation, satisfont les atrabilaires et leur esprit chagrin. Enfin les activités exigeant calme et concentration, comme le tir à l’arc et l’escalade, sont particulièrement propices aux individus flegmatiques.

Cette classification peut être utilisée pour s’assurer de proposer à chaque individu l’activité qui convient à son tempérament. Il serait sans doute plus judicieux, en respectant les principes hippocratiques, de rétablir l’équilibre des humeurs en faisant pratiquer à tous, de manière complète et équilibrée, l’ensemble des catégories dessinées par cette classification, de manière à construire des tempéraments plus tempérés, plus équilibrés, mieux aptes au « vivre ensemble ». On voit ici l’utilité que cette classification, scientifiquement fondée, pourrait avoir en Education Physique, pour peu qu’on y réfléchisse un peu. Le graphique ci-dessous suffira à convaincre de la puissance et de la cohérence de la classification proposée.

Humeurs

Bon. J’espère avoir au moins convaincu le lecteur que l’on peut construire des classifications cohérentes et pourquoi pas convaincantes avec à peu près n’importe quoi. Lors d’un récent colloque on a posé à la question suivante aux intervenants : « la science peut-elle fonder une classification éducative »[1] ? J’avais répondu dans un premier temps que je doutais fortement que la science puisse répondre à ce type de demande, et que ce ne pouvait être son objet. J’avais ensuite défendu l’idée que l’Education Physique n’avait peut-être pas besoin de classifications, que cette exigence était sans doute un réflexe résiduel venant des anciennes méthodes visant une Education Physique « complète et équilibrée », dont on pouvait éventuellement s’émanciper aujourd’hui.

Mais si vraiment une classification s’avère essentielle pour asseoir le sérieux de l’Education Physique, ma classification hippocratique n’est pas plus ridicule qu’une autre.

Références :

Parlebas, P. (1981). Contribution à un lexique commenté en science de l’action motrice. Paris : INSEP.

[1] La science peut-elle fonder une classification éducative? Les Rencontres Scientifiques de l’EPS. Toulouse, 15-16 octobre 2015. Voir notamment https://vimeo.com/143283938

Dans un esprit similaire, voir Petit apologue édifiant à propos de l’enseignement des langues

Avertissement: Ce texte est évidemment un pastiche. Cette classification « hippocratique » n’est qu’un exercice satirique, destiné à se moquer gentiment de certaines théorisations en EPS.

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