Quelle EPS dans une société néolibérale ?

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Le lecteur s’attend sans doute à ce que je fustige dans cet article les projets actuels du Ministre de l’Éducation Nationale (2S2C, « 30 minutes d’activité physique par jour »), qui dans une optique notoirement néolibérale s’attachent à dessaisir le service public d’éducation de ses missions pour les confier à des intervenants extérieurs. Je me suis largement et sans aucune ambiguïté exprimé à ce sujet (voir notamment Delignières, 2020a, 2020b, 2021), et l’on me pardonnera d’abandonner pour un temps la facilité de la bien-pensance corporatiste pour évoquer un autre sujet, qui fera sans doute moins consensus.

Plutôt que de disserter sur les dégâts que pourrait causer à l’EPS la politique actuelle du ministère, je souhaiterais évoquer une question certainement plus délicate : de quel modèle de société l’EPS actuelle est-elle le reflet ? Quel modèle de société tend-elle à promouvoir ? Question délicate car si les enseignants peuvent considérer subir la politique gouvernementale, ils sont les principaux acteurs de leurs pratiques professionnelles.

Les évolutions actuelles de l’EPS

Que faut-il entendre ici par « l’EPS actuelle » ? Je désigne sous ce terme des évolutions que l’on peut percevoir, depuis une vingtaine d’années, tant dans les textes officiels, dans les productions professionnelles, que dans les échanges que l’on peut suivre sur les sites dédiés et les réseaux sociaux. On peut relever trois grandes tendances.

La première est la recherche effrénée de nouvelles pratiques. Coston et Ubaldi notaient déjà en 2007 que « pour beaucoup, la modernité de l’EPS passe par des « activités d’aujourd’hui ». La problématique culturelle est posée à travers la recherche des APSA les plus nouvelles, les plus motivantes, les plus « funs » Les activités « de base » ne font plus recette. Obsolètes, elles ennuient et ne mettent plus en activité les élèves ». Cette tendance ne semble pas s’être assagie depuis. Les enseignants tentent de coller plus étroitement aux aspirations supposées des élèves afin d’obtenir leur adhésion et leur engagement, en recourant à de nouvelles pratiques, plus proches de leur culture quotidienne (Pilates, step, crossfitness, parkour, musculation, yoga, tchoukball, ultimate, street workout, etc.).

La seconde renvoie à l’attrait des solutions numériques, qui sont pensées comme un passage obligatoire pour une EPS moderne. Les usages sont multiples : gestion de tournois en sports collectifs, présentation des consignes, individualisation des objectifs, optimisation des feedback, recueil et stockage de données destinées au suivi et à l’évaluation des performances, etc. Au-delà des tablettes et smartphones, d’autres objets connectés (caméras GoPro, traceurs GPS, montres connectées, drones, etc.) sont exploités. Si l’efficacité du numérique est parfois questionnée, en termes de soutien à l’apprentissage ou d’effets sur le temps effectif de pratique (Roche & Rolland, 2021), son impact motivationnel sur les élèves est fréquemment évoqué. On rejoint alors la problématique précédente : susciter l’adhésion des élèves par la nouveauté et la modernité.

La troisième renvoie à une centration de plus en plus marquée sur l’individu et son autonomie. Il faut ici relever l’engouement pour les pratiques dites d’entretien et de développement personnel, devenues au fil des ans des éléments essentiels des programmations. Ces activités, présentées également comme résonnant fortement avec les aspirations des élèves, mettent en avant une logique d’individualisation forte des mobiles et des projets, et une centration de chacun sur son corps, sa silhouette, ses ressources, sa responsabilité dans l’entretien de sa santé et dans son projet de vie.

Ces trois tendances sont évidemment étroitement intriquées dans les mises en œuvre : on peut évoquer par exemple les carnets de suivi numériques, qui permettent à l’élève de gérer de manière autonome son projet individualisé de développement.

Entendons-nous bien : je ne suis pas en train d’affirmer que ces trois dimensions représentent tout ce qui se fait aujourd’hui en EPS. Je considère néanmoins que ce sont des tendances fortes d’évolutions, qui occupent de plus en plus d’espace dans les programmations, dans les publications professionnelles, dans les échanges sur les réseaux sociaux, et qui acquièrent une reconnaissance certaine dans les textes officiels et les préconisations institutionnelles.

Il n’y a pas d’éducation neutre

Je reviens à la question initiale : de quel modèle de société ces évolutions sont-elles le reflet ? Quel modèle de société tendent-elles à promouvoir ? Dœuff (2009) montre que tout au long de son histoire, l’Éducation Physique a toujours été imprégnée de problématiques sociétales, et formatée par un modèle de société, actuel ou projeté. Il est banal de décrire les gymnastiques construites comme l’outil des États autoritaires pour discipliner les corps, au service de l’ordre social. On sait aussi que les propositions culturalistes des années 60 étaient portées par une vision émancipatrice de l’éducation, et un modèle de société moins inégalitaire et plus fraternel. Ces engagements philosophiques et politiques vers des idéaux sociétaux semblent moins prégnants aujourd’hui, où l’on semble se soucier avant tout que l’EPS fonctionne, plutôt que de se demander ce qu’elle vise.

Mais il n’y a pas d’éducation neutre. L’École peut (délibérément ou à son insu) être le reflet des systèmes dominants (modèles économiques, rapports de pouvoir, etc.) et s’en faire le promoteur docile, ou à l’inverse considérer qu’elle a un rôle à jouer dans l’émergence de la société future et dans la formation des citoyens qui la construiront.

Le néolibéralisme

Il me semble ici nécessaire de revenir sur ce que l’on appelle le néolibéralisme, dont on ne retient souvent que les principes fondateurs : la critique de l’État providence, la promotion de l’économie de marché. Comme je l’ai dit en introduction, on vilipende volontiers sa propension à déléguer au secteur privé un certain nombre de missions relevant traditionnellement du service public, notamment la santé et l’éducation. Il faut aussi considérer des aspects plus souterrains, que l’on pourrait penser déconnectés de la doxa économique, mais qui y sont étroitement liés.

C’est tout d’abord une centration forte sur l’individu, sa responsabilité et son autonomie. Selon Hache (2007), « le libéralisme avancé se « spécialiserait » dans l’extension de la rationalité économique à l’ensemble du champ social (chaque individu devenant un « entrepreneur » de soi-même) ». L’individu est pensé comme essentiellement responsable : responsable de sa vie, de sa santé, de son orientation, de son employabilité, et l’ensemble de ses choix sont supposés pilotés par des décisions rationnelles. On comprend que dans ce cadre les modèles supposant l’importance des déterminismes sociaux dans les trajectoires de vie ne soient plus guère de mise. Si l’on veut trouver du travail, il suffit de se prendre en main et de « traverser la rue ».

Vignes (2019) décrit dans ce cadre la déliquescence de la coopération et du souci du collectif : « l’homme ne s’inscrit plus dans la relation à l’autre ; sa rationalité se transforme en égocentrisme ; ce sont ses désirs, ses droits qui comptent dorénavant ». Les solidarités anciennes, qu’elles relèvent des sphères religieuses, familiales, politiques, syndicales, associatives ou professionnelles, qui assuraient la cohésion sociale et la sécurité des personnes, tendent désormais à se déliter, laissant les individus isolés dans la maîtrise de leur destin. De ce fait, « le combat collectif ne nous intéresse plus, car nous ne voyons plus d’intérêt personnel à faire des efforts pour autrui » (Vignes, 2019).

Au-delà, le néolibéralisme est marqué par l’avènement de ce que Lipovetsky (2006) a qualifié d’hypermodernité : des sociétés « emportées par l’escalade du toujours plus, toujours plus vite, toujours plus extrême dans toutes les sphères de la vie sociale et individuelle ». L’auteur pointe surtout l’hyperconsommation, caractérisée par une quête effrénée de changements, d’innovations et d’expériences émotionnelles. Vignes (2019) estime que le néolibéralisme a façonné un nouvel homme (qu’il dénomme homo festivus numericus) qui conçoit l’accomplissement d’une vie réussie dans la consommation à outrance, le divertissement et la réalisation de soi : « consommer, produire, s’amuser et, surtout, ne pas perdre son temps dans des activités aussi futiles que l’esprit critique et le souci de la chose publique ».

Cette hyperconsommation est suralimentée par l’hypercommunication, permise par le développement du numérique, de l’internet et des réseaux sociaux. On pourrait voir dans ce développement l’émergence de liens nouveaux, plus riches et plus denses, mais « cette société connectée, toute en réseaux, est paradoxalement individualiste, parce qu’elle pense un individu consommateur, centré sur la satisfaction de ses besoins » (Gohier, 2015). Lipovetsky (2006) note que cette connexion omniprésente, mais virtuelle, génère avant tout isolement et souffrance.

Une EPS de son temps, effectivement…

On aura compris que les tendances que l’on voit se dessiner dans l’EPS actuelle, semblent singulièrement conformes aux travers de cette société néolibérale dont les paragraphes précédents ont dessiné les contours :

  • une EPS qui cherche à satisfaire les aspirations et les désirs des élèves, plutôt que de servir leurs besoins de futurs citoyens,
  • une EPS qui privilégie la variété et la nouveauté des expériences, plutôt que la profondeur des compétences patrimoniales,
  • une EPS qui mise davantage sur le plaisir immédiat que sur la construction plus difficile et différée de la satisfaction d’être devenu compétent,
  • une EPS qui vise à faire des élèves des consommateurs avertis de l’offre marchande des salles de remise en forme (savoir utiliser de manière experte les appareils, être capable de gérer de manière rationnelle son projet de développement),
  • une EPS centrée sur l’individu et son projet personnel (on lira à ce sujet la plaisante fiction de Paul Goirand, 2009), plutôt que sur la cohésion et la solidarité des groupes,
  • une EPS qui mise sur l’environnement numérique pour orienter rationnellement l’activité de l’élève, sans réellement questionner la pertinence écologique de ce choix.

Je ne parle pas ici des pratiques auxquelles l’EPS a été contrainte durant la crise sanitaire. Mais il est une question que seul le recul historique pourra éclairer : l’« EPS » qu’ont vécu les élèves ces derniers mois constitue-t-elle une pratique exceptionnelle, sidérante, émergeant de conditions d’exercice hors du commun, ou n’est-elle guère que l’expression démesurée des tendances évolutives que nous avons décrites dans l’histoire récente de la discipline ?

Alors en effet les tendances que l’on voit se dessiner dans l’EPS actuelle, la quête permanente de nouveauté, la course au numérique et aux objets connectés, la valorisation du plaisir immédiat, la centration sur l’individu, sur ses envies et aspirations, me semblent totalement en phase avec cette société néolibérale, hypermoderne, dans laquelle nous sommes plongés. Il est à minima nécessaire d’en avoir une claire conscience. Dans la banalité du quotidien de l’EPS, le choix des pratiques, des objectifs, des modes d’évaluation, participe de cet asservissement aux vertiges néolibéraux. Dœuff (2009) conclut ainsi son article : « en une période où les utopies ont cédé la place à la gestion et au court terme, il nous paraissait, pour l’heure, suffisant de tenter de convaincre les étudiants que leurs pratiques pédagogiques, dans ce qu’elles ont de plus banal et d’ordinaire, sont de véritables mises en œuvre politiques. Une telle compréhension signifierait déjà un retour à la pensée critique ». Il serait sans doute utile que chacun tente d’analyser ses pratiques ou ses représentations au travers du prisme ici présenté.

Il est vrai que l’on perçoit souvent une certaine « insouciance » dans les mises en œuvre de l’EPS. Comme si en définitive rien n’était plus important que d’occuper de manière satisfaisante le temps d’enseignement et d’obtenir l’engagement des élèves. On peut évidemment se dire qu’il est logique que l’EPS évolue avec la société qui l’entoure (Dietsch, Durali & Le Meur, 2020). Je pense personnellement que l’EPS n’a pas nécessairement à subir les dérives du monde et que sa mission est plutôt de militer pour une société meilleure. A l’heure où les jeunes générations commencent à prendre conscience des enjeux liés à nos modes de consommation, d’alimentation, de mobilité, de communication, de gestion de nos déchets, à l’importance des solidarités, et les considèrent comme les seules préoccupations politiques crédibles pour l’avenir, je trouverais étonnant que l’EPS y reste imperméable, et se contente de prendre acte de l’air du temps hypermoderne et de s’y fondre naïvement. Mais il en est sans doute de l’hypermodernité comme de toutes les idéologies, qui une fois profondément ancrées deviennent des normes de vie, de professionnalité, et pour les enseignants peut-être de nouvelles normes pédagogiques.

Références

Coston, A. & Ubaldi, J.L. (2007). Une EPS malade de ses non choix. Les cahiers du CEDRE/CEDREPS, 7, 20-31

Delignières, D. (2020a). 2S2C : Derrière la belle histoire, la grande arnaque. Blog, le 8 juin 2020

Delignières, D. (2020b). EPS et Sport : Faut-il enlever le « S » de « EPS » ? Blog, le 27 novembre 2020

Delignières, D. (2021). 30 minutes de gesticulation par jour. Blog, le 3 février 2021

Dietsch, G., Durali, S. & Le Meur, L. (2020). L’EPS n’est pas l’antichambre du sport fédéral. Café Pédagogique, 19 novembre 2020.

Dœuff, G. (2009). Conceptions et pratiques pédagogiques en EPS : tentative de compréhension des problématiques disciplinaires par leur intégration dans les conjonctures socio politiques. In J. Bréhon & O. Chauvaux (Eds.), Études sur l’EPS du Second Vingtième Siècle (1945-2005) (pp. 143-179). Arras : Artois Presses Université.

Gohier, C. (2015). Néo-libéralisme et éducation : quel(s) savoir(s) pour quel(s) pouvoir(s) ? Une question de valeurs ? In C. Gohier & M. Fabre (Eds.), Les valeurs éducatives au risque du néo-libéralisme (p. 107-122). Mont-Saint-Aignan : Presses universitaires de Rouen et du Havre.

Goirand, P. (2009). EPS fiction. Site EPS & Société, octobre 2009.

Hache, E. (2007). Néolibéralisme et responsabilité. Raisons politiques, 28, 5-9.

Lipovetsky, G. (2006). Le Bonheur paradoxal. Paris : Gallimard.

Roche, L. & Rolland, C. (2021). Sommes-nous en train de former des « débiles moteurs »? Enseigner l’EPS, 283, 34-37.

Vignes, R. (2019). L’individualisme néolibéral. L’Inactuelle, 11 mars 2019

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6 commentaires pour Quelle EPS dans une société néolibérale ?

  1. yannick chatel dit :

    Depuis quelques années ,j’essaie d’orienter mes interventions d’enseignant d’EPs sur
    du SUITIC-SUITLA-SUITROF
    Une inversion du CITIUS-ALTIUS-FORTIUS
    Non point que je n’apprécie la vitesse les sommets et la force mais pour tenter de rééquilibrer avec de la LENTEUR de PROFONDEUR de la FAIBLESSE et de la FRAGILITE
    Je me dis que les mots sont des phares qui doivent éclairer nos chaos intérieurs. Et je marche sur les mains.
    Merci Mr Delignères

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  2. Eric Poinsot dit :

    Un grand merci M. Delignières pour avoir décrit avec justesse ce que je ressens profondément professionnellement. Mais n’est pas le regret d’une EPS perdue dont les valeurs sont celles d’une ancienne génération ? Je m’interroge.

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  3. Marc Galan dit :

    Monsieur, vos propos font écho avec l’article que je viens de lire « Matthieu Amiech: «La gestion de la crise sanitaire nous entraîne vers une société-machine»
    13 MARS 2021 PAR AMÉLIE POINSSOT
    Pour l’éditeur Matthieu Amiech, penseur du développement des technologies, la crise liée au Covid constitue « un effet d’aubaine pour les géants du numérique ». Face à « l’informatisation de toute la vie sociale », face à la mise « à l’arrêt » ou presque de la vie démocratique, les citoyens se retrouvent aujourd’hui « sans défense morale et politique ». Sa réponse : une « désobéissance concertée ».
    Merci pour vos invitations et matériaux nous permettant d’alimenter une réflexion critique sur nos pratiques: moyen essentiel pour ne pas risquer d’être réduit à l’injonction plus ou moins implicite de se conformer à, – et donc s’oublier -, assujettis à la spirale de l’air du temps. Définir et tenir un « cap » qui ne peut se réduire à celui proposé par les sirènes chantres de ce qui est présenté comme de la modernité, pourrait être une occasion de construire un collectif éclairé et peut être éclairant…

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