« On peut toujours penser autrement ». Une recension de Jérôme Visioli.

La revue STAPS publie une recension de mon ouvrage « On peut toujours penser autrement… l’École, l’université, l’Éducation Physique et Sportive » (2021, Editions Revue EP.S), rédigée par Jérôme Visioli, enseignant à l’UFR STAPS de l’université Rennes 2. Je remercie l’auteur pour cette présentation synthétique. Cette recension peut également être consultée sur le portail Cairn.info.

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« J’aime la pensée solitaire, je déteste les moutons, mais cela n’a rien à voir avec les nécessaires efforts collectifs. […] Mon individualisme est un combat pour garder ma pensée libre : je ne veux pas recevoir ma loi d’un groupe ! Ma loi, je me la fais moi-même » (propos de Georges Brassens) [1]

Le nouvel ouvrage de Didier Delignières s’inscrit dans le prolongement direct de Libres propos sur l’Éducation Physique (2004) [2], et de Complexité et compétences (2009) [3], avec lesquels il forme une trilogie majeure pour le domaine de l’Éducation Physique et Sportive (EPS) et des STAPS. Il s’agit d’une compilation de textes rédigés en réaction à l’actualité de l’éducation et de la formation entre 2015 et 2021. On y retrouve avec plaisir des ingrédients caractéristiques de l’auteur : une réflexion ancrée dans une solide culture aussi précise que diversifiée, un réel talent d’écriture et de vulgarisation des idées, un esprit critique et des prises de position assumées.

Dès le premier chapitre, Didier Delignières invite à « Penser autrement », problématisant l’ensemble de la réflexion autour du concept de « sens commun » initialement utilisé par Bachelard à propos de la formation de l’esprit scientifique (1938) [4]. Il s’agit plus précisément d’une invitation à l’interrogation des évidences premières, au dépassement des idéologies partagées qui font obstacle à la possibilité de penser librement, au développement d’un esprit critique. Cela fait aussi écho à la passion de l’auteur pour Georges Brassens, connu pour son rejet du conformisme et sa recherche d’une liberté de pensée (par ex. « La mauvaise réputation », 1952).

Le deuxième chapitre offre des points de repère au lecteur pour se situer dans « les paradigmes de la démocratisation scolaire ». Soulignons à propos de ce titre que l’un des intérêts de cet ouvrage (notamment par rapport aux précédents) est de travailler à la fois spécifiquement l’EPS, mais aussi plus globalement l’école et l’université, invitant le lecteur à une pensée systémique. S’autorisant un regard historique, Didier Delignières expose l’émergence progressive de trois paradigmes (méritocratique, démocratisation de l’enseignement, éducabilité généralisée), débouchant sur les problématiques actuelles liées à la gestion néolibérale de l’École.

Le troisième chapitre propose « un détour par l’enseignement supérieur » en soulignant à la fois les similitudes et les différences par rapport à l’enseignement secondaire. Alors que la crise de l’université (et notamment des UFR STAPS) semble s’amplifier dans la dernière décennie, le lecteur découvre des éléments de compréhension de cette situation, avec notamment une focale intéressante sur les transformations de l’enseignement supérieur (démocratisation, professionnalisation, formation des enseignants).

Le quatrième chapitre expose très clairement les débats actuels entre « approches disciplinaires et curriculaires de l’éducation ». Une profonde transformation s’est engagée afin de dépasser les difficultés associées à l’approche académique structurée en disciplines scolaires cloisonnées. L’enjeu actuel est de penser de manière plus transversale, en lien avec des thématiques plus en prises avec les exigences de la « vie réelle », ce qui n’est pas sans générer une perte de repères pour les acteurs de l’éducation. Après une belle synthèse des débats actuels, l’auteur invite à ouvrir un « tiers chemin » entre ces deux approches a priori irréductibles.

Dans le cinquième chapitre, c’est la question des « compétences et de l’éducation à la complexité » qui se retrouve synthétisée. Le lecteur familier de l’œuvre de Didier Delignières se retrouve en terrain connu, et focalise son attention sur l’analyse des difficultés à penser les compétences, aux obstacles de différentes natures qui offrent de la résistance à une possible transformation des conceptions de l’éducation, mais aussi à la mise en œuvre concrète de l’enseignement. Cette réflexion se prolonge dans le sixième chapitre, en discutant de la dialectique entre « compétences individuelles et compétences collectives », avec une invitation pour revaloriser les secondes à l’avenir, tant à l’école qu’en EPS.

À la moitié de l’ouvrage, la réflexion se recentre justement sur l’EPS, avec un septième chapitre consacré aux « conceptions contrastées en EPS » et la reprise du modèle désormais « classique » des conceptions (naturalistes, culturalistes et citoyennes). C’est davantage sa confrontation avec l’actualité (notamment du 2S2C) lors du chapitre 8 intitulé « L’EPS et le sport » qui retient notre attention. En particulier, l’auteur propose une analyse approfondie de la culture (approche culturaliste, culture savante, culture praxique), qui lui permet de fonder sa conception d’une éducation sportive de l’EPS, dans le prolongement de la République des Sports de Jacques de Rette et des positionnements de Maurice Portes.

Le chapitre neuf portant sur « les ravages de la pensée classificatrice » est très intéressant pour plusieurs raisons. D’abord, il propose une synthèse concernant la problématique des classifications des APSA en EPS. Ensuite, la réflexion prend progressivement une focale plus large en interrogeant l’activité humaine de catégorisation du réel, et le risque de s’enfermer dans des cadres classificatoires rigides. À ce titre, l’auteur invite à la vigilance vis-à-vis des modes de pensée trop compartimentés, s’inscrivant en faveur d’une pensée plus complexe, systémique et holistique, dans le prolongement de Edgard Morin.

Le chapitre dix est consacré à la thématique de « la temporalité et des apprentissages en EPS ». Il s’agit de penser non seulement au niveau de la situation ou de la leçon, mais aussi plus globalement à l’échelle du cycle et du parcours de formation. Le lecteur retrouve ici un argumentaire familier visant à dépasser le « zapping » en EPS, en insistant sur la nécessité de la répétition, du ciblage des savoirs et de la maîtrise de l’APSA par l’enseignant afin de viser de réels progrès avec les élèves.

Le chapitre onze intitulé « le retour de la pédagogie » rend compte d’une tendance actuelle à porter à nouveau attention à la relation pédagogique. L’enseignant d’EPS n’est plus aujourd’hui pensé comme un scientifique ou un didacticien, mais comme un coach susceptible d’accompagner les élèves, ce qui implique une réflexion sur la posture professionnelle et les valeurs associées. Les questions de bienveillance, de distance professionnelle ou de relations affectives positives sont abordées. Au-delà des dimensions plus didactiques, ces ingrédients participent du plaisir en EPS, de la joie d’apprendre au sens de Georges Snyders, de l’émergence d’une passion pour la pratique des APSA.

Dans le chapitre douze, l’auteur se risque à un exercice périlleux, en abordant la problématique du « sexe et du genre en EPS ». En effet, après un temps de synthèse sur la question, trois modèles sont proposés, qui valorisent la recherche de congruence, de l’androgynie, ou un glissement global vers la masculinité. En évoquant cette dernière option, Didier Delignières exprime le sentiment de sortir du « politiquement correct », mais s’autorise à penser autrement, en défendant une EPS encourageant les filles à oser l’ambition et l’affirmation de soi (des valeurs associées à l’historiquement masculin).

Enfin, dans le chapitre treize, l’analyse se développe autour de « l’EPS aujourd’hui », et de son positionnement par rapport aux évolutions culturelles récentes. L’auteur interroge notamment le développement des activités d’entretien de soi et une tendance à une quête éperdue de nouvelles activités, soulignant le risque de glissement vers une EPS hypermoderne, en phase avec le néolibéralisme et la recherche individualiste du plaisir immédiat.

En conclusion, Didier Delignières réinsiste sur son sentiment d’un corsetage étouffant de la pensée dans le domaine de l’éducation, et plus particulièrement en ce qui concerne l’EPS. Il évoque un formatage des réflexions liées à une incapacité à prendre du recul et à relativiser les arguments ou à les mettre en système. Il insiste aussi sur l’absence de cadres éthiques, scientifiques, philosophiques ou politiques, puis repositionne l’ouvrage en citant à nouveau Bachelard, afin de préciser l’enjeu essentiel qui serait d’« éduquer l’esprit non pas en le saturant de connaissances, mais en lui apprenant à se réformer sans cesse et à éviter de s’enliser dans des habitudes intellectuelles » (p. 235).

La conception systémique et spiralaire de l’ouvrage, qui est composé de multiples niveaux interdépendants, en fait un bel instrument de travail pour les étudiants, mais aussi à l’évidence pour tous les acteurs intéressés par l’EPS, les STAPS, l’école et l’université. Faire le choix de l’esprit critique et de la liberté de pensée ne laisse pas indifférent. Comme à l’habitude, Didier Delignières prend plaisir à adopter des positions clairement affirmées, quitte à provoquer, ce qui a le mérite de susciter le débat. En tous les cas, on ne peut que reconnaître son engagement pour l’EPS, dans une période où les soutiens universitaires pour la discipline ne sont pas si nombreux.

Ce type de réflexion, qui reste rare dans le champ de l’EPS et des STAPS, est salutaire. Certains lecteurs, notamment les acteurs de terrain, pourront trouver que la réflexion proposée est sans doute éloignée des pratiques et de leurs mises en œuvre réelles, mais l’auteur précise que « ce n’est pas son objet premier » (p. 8). D’autres acteurs pourront quant à eux juger qu’aborder tant de thématiques limite la possibilité de répondre aux exigences des spécialistes des différents domaines mobilisés.

Par ailleurs, il nous semble que le processus menant au développement de l’esprit libre, critique et autonome gagnerait à être précisé. Il nécessite, entre autres, un cheminement personnel sur un temps long, le développement d’une culture large et précise, une passion pour l’activité réflexive. Le travail de classification n’est certainement pas qu’une contrainte, et au contraire, apprendre à en jouer participe pleinement de la formation de l’esprit (pas seulement scientifique). Pour « Penser autrement », encore faut-il déjà pouvoir se positionner par rapport à d’autres modes de pensée, en termes de connaissances et de compétences. Picasso n’a-t-il pas commencé à faire du Picasso après une maîtrise fine de toutes les autres techniques picturales ? L’artiste assumait la nécessité d’une appropriation de l’œuvre d’autrui, pour mieux s’en démarquer. Ce processus est long et exigeant. Il en est de même pour les élèves, les étudiants, les enseignants et les chercheurs.

Enfin, il aurait sans doute été intéressant d’aller plus loin concernant les risques d’exprimer sa pensée libre. Naviguer à contre-courant implique indéniablement la possibilité d’une marginalisation, en fonction de la manière dont est exercé l’esprit critique. « Penser autrement », et le dire, nécessite d’être souhaité et assumé. La prise de risque est non négligeable pour une majorité d’acteurs (étudiants, candidats aux concours, formateurs, enseignants en établissement, chercheurs, inspecteurs, etc.). Retournons lire Le Misanthrope de Molière, et ses personnages emblématiques (Alceste et Philinte) qui se distinguent justement dans leur manière de se positionner dans le jeu social. En tous les cas, la question de la sensibilisation et de la formation de l’esprit ouvre à des perspectives passionnantes.

L’invitation à la critique est poussée jusqu’à la phrase de conclusion : « Les idées méritent qu’on les défende, mais jamais qu’on les sacralise. Le meilleur hommage que l’on pourra rendre à ce livre sera de le critiquer, sans vergogne aucune » (p. 236). Au travail !

  • [1] Rochard, L. (2005). Brassens par Brassens. Paris : Le Cherche Midi, p. 88.
  • [2] Delignières, D. & Garsault, C. (2004). Libres propos sur l’EPS. Paris : Revue EP&S.
  • [3] Delignières, D. (2009). Complexité et compétences. Paris : Revue EP&S.
  • [4] Bachelard, G. (1938). La formation de l’esprit scientifique. Paris : Vrin.
Cet article a été publié dans Citoyenneté, Compétences, Culture, Education Physique et Sportive, Epistémologie, Formation des enseignants. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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