L’EPS de demain : plaidoyer pour un minimum de conscience politique…

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Alain Loret (SWi, 9 janvier 2022) a récemment proposé une vision prospective de l’écosystème sportif, supposant l’avènement prochain du « métasport », le sport pratiqué en contexte dématérialisé, en 3D connectée, sous réalité virtuelle et augmentée. SWi présente ainsi l’évolution, depuis le début du 20ème siècle, du « système sportif », le métasport représentant la phase ultime, post-COVID, de cette évolution. Modèle intéressant, à la fois rétrospectif et prospectif, qui construit à gros traits une chronologie de tendances, mais qui à mon sens renvoie davantage, du moins dans ses dernières étapes, à l’émergence de nouveautés marketing qu’à la description de véritables révolutions paradigmatiques. L’avenir dira si cette prospective est valide.

Capture d’écran 2022-01-11 à 10.05.00

Notre collègue Guillaume Dietsch a rapidement réagi sur sa page Facebook (9 janvier), en déclarant que « l’EPS de demain [devait] s’inscrire dans une vision prospective et mener une réflexion autour des évolutions de la culture jeune, plus particulièrement celles relevant du metasport ». Je dois dire que ce style de déclaration m’inquiète un peu : la réflexion de la discipline EPS se résume-t-elle à une fuite en avant effrénée vers toute hypothèse nouvelle ? Est-on face à une telle vacuité politique et philosophique que toute voie est bonne à prendre, sans plus de recul, à condition qu’elle apparaisse jeune, moderne, et dans l’air du temps ? Doit-on à tout prix chercher à séduire les élèves, en suivant les tendances de la « culture jeune » ?

Je m’interroge surtout, à l’heure où l’EPS se pose des questions essentielles sur son avenir, sur cette attitude qui consiste à suivre béatement les évolutions de la société, surtout quand elles restent prospectives. D’une manière plus générale, l’École doit-elle accepter servilement les évolutions sociétales, fussent-elles particulièrement délétères, pour satisfaire les aspirations, réelles ou supposées, des élèves, ou doit-elle défendre un projet de société pour l’avenir des générations montantes, et plus largement du pays et de la planète ?

Je me suis récemment interrogé sur les évolutions des mentalités, des modes de communication et de consommation liés à ce que Lipovetski (2006)[1] a qualifié d’hypermodernité : des sociétés « emportées par l’escalade du toujours plus, toujours plus vite, toujours plus extrême dans toutes les sphères de la vie sociale et individuelle ». Il me semblait que l’EPS, dans son évolution actuelle, son souci de satisfaire les aspirations des élèves, la recherche du plaisir immédiat, la quête effrénée de nouvelles activités, de nouvelles sensations, ne faisait que se couler sans recul dans cette hypermodernité, sans trop réfléchir au modèle de société qu’elle véhiculait : un monde où l’individu, ses satisfactions immédiates et ses plaisirs versatiles sont rois, et où le souci du commun, l’intérêt à autrui et l’accès à la culture patrimoniale sont renvoyés aux idéologies passéistes (Delignières, 2021)[2].

Je pense que l’École, dans une société formatée dans un néolibéralisme particulièrement agressif, ne peut conserver une attitude politiquement neutre, ni résolument naïve. L’École doit résister. Résister contre la politique actuelle de son ministère, qui tend à réduire ses missions aux « apprentissages fondamentaux » et à l’inculcation de « valeurs de la République », revisitées au filtre d’une idéologie identitaire de plus en plus prégnante. Résister aussi contre cette politique qui tend à en faire l’outil d’une méritocratie de plus en plus biaisée et ségrégative. Résister évidemment face aux tendances réactionnaires, de plus en plus diffusées, qui nous renvoient aux heures les plus sombres de notre histoire (voir le « programme » pour l’instruction publique du candidat Z.). Résister aussi face au capitalisme mondialisé, qui tend à faire des individus des consommateurs, abrutis mais assidus, de pratiques, de produits et d’objets, dont l’offre ne fait guère que combler la vacuité bien construite de leurs existences, au profit des grands groupes financiers et de leurs actionnaires.

Alors en effet, si la pratique sportive effective venait à être supplantée par un « métasport », virtuel et distancié, l’EPS ne devrait certainement pas envisager de s’adapter à cette nouvelle donne, ni même de l’exploiter, mais plutôt de lutter activement, auprès de ses élèves, contre son attrait, son développement et sa diffusion. Elle mériterait alors sans doute de s’appeler « éducation ».

________________________

[1] Lipovetsky, G. (2006). Le Bonheur paradoxal. Paris : Gallimard.

[2] Delignières, D. (2021). Une EPS hypermoderne. Blog, le 5 mai 2021

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3 commentaires pour L’EPS de demain : plaidoyer pour un minimum de conscience politique…

  1. Serge durali dit :

    Didier, encore une fois, tu stigmatises les « autres » pour leur soi-disant vacuité politique, qui pèse en fait sur quiconque ne reprend pas tes idées qui ne sont rien de plus que réactionnaires et qui s’inscrivent dans une EPS des années 60. Des APS traditionnelles comme offre de formation et un rejet total des pratiques d’entretien car trop « libérales » et « superficielles » à ton goût. Une conception crypto-stalinienne de la culture avec un rethorique dépassée et datée. A ta manière, tu es le petit Zemmour de l’EPS qui considère que la discipline va à sa perte et que lui seul voit clair au milieu de ces enseignants naïfs et pas assez intelligents. Ton radotage sur les dangers du libéralisme est une « tarte à la crème » car caricatural et simpliste bien loin de ce que l’on peut attendre d’un Professeur de Universités. Mérand lui même militait pour l’introduction d’un véritable habitus santé et il est un peu le père de ce courant autour de l’entretien de soi à la condition de traiter ces pratiques pour les rendre enseignables. Quant aux remarques de Guillaume Dietsch, elle témoignent d’une véritable ouverture et curiosité intellectuelle pour des avancées technologiques qui vont révolutionner sans doute les pratiques physiques dans les années à venir et que tu repousses a priori. Cette attitude « réactionnaire » n’a que peu d’importance car si ces pratiques doivent se développer, la réflexion d’un enseignant sera d’identifier ce qui, dans ces pratiques, relèvent d’un enjeu d’instruction et d’éducation et quelles dérives doivent être « neutralisées » dans le cadre d’un enseignement scolaire. Tes positions a priori, sur une école qui s’effondre, on connaît cela et tu es dans le train avec ceux qui poussent des cris d’orfraie comme Zemmour en annonçant en plus à la fin de ton article la mort de l’éducation en EPS. C’est gagesque !!!!

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    • Bonjour Serge
      Je te souhaite moi aussi une bonne année 2022
      Bien lu ton commentaire, à la fois cocasse et pathétique. Il restera dans les annales…
      Quand on en vient à traiter un collègue de « petit Zemmour de l’EPS », surtout dans le contexte actuel, c’est que l’on commence à manquer singulièrement d’arguments. Les collègues apprécieront cette sortie à sa juste mesure. Chacun assoit sa crédibilité comme il peut, mais là on n’est pas en train de boire un petit jaune au Café du Commerce.
      Intéressant aussi ton avis sur ce que tu attends d’un professeur des universités. J’essaie d’étayer une argumentation rationnelle à propos de la proposition d’un collègue. Tu préférerais de l’indifférence, de la mansuétude, ou de la pitié ?
      Enfin concernant mes « radotages » sur le néolibéralisme et la centration sur l’individu, je te conseille de (re)lire les contributions d’autres zemmouriens notoires, comme Jean-Yves Rochex, François Dubet, ou Philippe Meirieu… C’est une hygiène intellectuelle nécessaire, par les temps qui courent.
      Bien cordialement
      Didier

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  2. Albert54 dit :

    Ce métasport virtuel se heurtera comme le reste au bilan CO2 par bit d’information et à la nécessaire frugalité énergétique à venir. Les adorateurs béats du tout numérique ne sauraient échapper à la première loi de la thermodynamique.

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